Etre cadre : la tentation du retrait…

le 10 décembre 2009

 

C’est l’histoire d’un ancien cadre dirigeant aujourd’hui seul employé de sa propre société de conseil, d’un ancien consultant en organisation reconverti en prof de math ou encore de la directrice RH adjointe d’un groupe international qui vient de négocier son départ. Mais c’est aussi l’histoire d’un cadre qui choisit la voie du syndicalisme…
Des histoires d’hommes et de femmes qui avaient tout pour « réussir » et qui pourtant, un jour, ont décidé de sortir du jeu, de renoncer aux carrières prometteuses dans les grandes entreprises. Qu’est-ce qui peut bien avoir motivé pareil retrait ? Ces gens sont-ils des sages qui renoncent au miroir aux alouettes d’une société bling-bling de compétition à tout-va, ou des fous plongés dans une dépression profonde ? Les entreprises devraient-elles s’en préoccuper ?

Pour tenter de comprendre pareille décision, il faut sans doute pouvoir aller au-delà des idées reçues et relativiser un peu certaines valeurs profondément ancrées en nous. Parmi celles-ci, se trouve celle du travail : cette valeur reste bien un facteur important de réalisation de soi mais elle a été dénaturée par des caractéristiques telles que la compétition, l’argent, la réussite à tout prix…

Si les exemples de désengagement sont multiples, il nous semble que chacune de ces grandes réorientations professionnelles repose sur les mêmes ressorts. Dans le même sens, pour prendre l’exemple syndical, si les hommes et les femmes qui décident de diminuer leur engagement professionnel au profit d’un engagement syndical sont très divers, ils partagent au moins une caractéristique : tous doivent «s’inventer ».

A la différence de leurs aînés, en effet, leur identité ne leur est plus donnée (ou en tous les cas plus totalement) par leur appartenance à un groupe, leur famille, leur travail… Ainsi, à un moment de la vie souvent situé autour de la quarantaine, une réflexion sur la construction identitaire s’enclenche. L’engagement personnel n’est plus seulement valorisé par les critères classiques (pouvoir d’achat important, signes extérieurs de richesse, boulot-auto-dodo…) mais devient payant si celui-ci apporte une plus-value en termes identitaire et d’estime de soi. On prend alors conscience que le temps est compté, c’est l’heure des premiers bilans. Et puisqu’il s’agit pour ces hommes et ces femmes de réussir, plus question de se tromper… ce bilan et cette question du temps pèsent lourd dans la balance de l’engagement.

Lancés dans cette difficile « invention » d’eux-mêmes, les hommes et les femmes trouvent face à eux, des entreprises qui, si diverses soient-elles, partagent elles aussi quelques grandes caractéristiques. Ces caractéristiques, les cadres les ont très bien analysées. Ils les observent tous les jours. Ils racontent alors l’arbitraire fréquent de décisions qui tombent « d’en haut », le manque de justice et la loi du plus fort, la perte de sens ou encore les promesses floues que leur font ces entreprises : promesses de carrière, de progression très incertaine et d’ailleurs rarement tenues.
Dans pareilles conditions, ces individus qui doivent réussir leur vie refont leurs calculs : ils savent très bien ce qu’ils donnent (ce qu’ils perdent aussi) en s’engageant très fortement dans leur relation d’emploi à l’instant T. Ils ont vu combien le retour sur cet investissement était aléatoire à l’instant T+1. Ils ont compris combien mettre tous leurs oeufs dans le même panier (ne faire que travailler…) était devenu extrêmement risqué : la loyauté à l’entreprise ne protégeant plus aucunement des « accidents de carrière ».

Dès lors, nombre d’entre-eux aspirent à la possibilité d’avoir plusieurs vies dans une vie, plusieurs engagements forts en parallèle. L’engagement professionnel reste très important mais laisse de la place à d’autres aspects de la vie : pouvoir s’investir dans sa vie familiale, amicale, sociale, avoir du temps pour faire du sport, du théâtre, s’impliquer dans une association… ou faire du syndicalisme.

Parmi les cadres, ce mouvement de retrait de la sphère professionnelle touche toutes les catégories : tant les hommes que les femmes, les jeunes, les quadras, les cadres « lambda», mais aussi les cadres sup et dirigeants. A côté de ceux qui sortent complètement des organisations, existent des bataillons très importants de « désengagés de l’intérieur ». Mais aussi de bataillons de plus en plus fournis de militants cadres ! Des cadres investis d’une autre tentation de retrait : retrait d’un temps de travail sans limite ou retrait d’un système salarial aléatoire.