Pourquoi la prepension est une (grande) question politique…


Un nouveau sport national a fait son apparition en Belgique : dénoncer les prépensions. Avec l’accord Carrefour (qui repose entre autres sur 910 prépensions), la presse (en Flandre surtout) rejoint les experts de tout poil et la majorité des partis politiques, pour dénoncer avec de touchants accents d’indignation ce scandale du siècle.

Quels sont leurs deux arguments essentiels ? D’abord, disent-ils, chaque prépension est un échec, car c’est un emploi perdu, et c’est d’autant plus dur quand c’est une personne encore jeune, de 52 ou de 55 ans par exemple, qui est mise dehors avec très peu de chances de retrouver un emploi convenable. Ensuite, ils s’indignent que des entreprises qui prépensionnent fassent appel à l’argent de la Sécu, puisque les prépensionnés perçoivent une allocation de l’ONEm. C’est d’autant plus scandaleux, ajoutent-ils, quand l’entreprise en question est une multinationale qui fait des bénéfices comme c’est le cas avec Carrefour.

Commençons par leur donner raison sur chacun de ces deux points. Oui, chaque fois qu’un travailleur est mis dehors, que ce soit en prépension ou autrement, c’est un échec social et bien souvent un drame personnel.
Et, oui, il est enrageant de savoir que c’est la Sécu (l’argent des travailleurs) qui paiera les allocations aux collègues licenciés par Carrefour – alors même que le PDG du groupe vient de s’octroyer un bonus personnel de 9,4 millions €.

Mais comme il est rare que les économistes, les éditorialistes à la mode et les libéraux partagent nos indignations, cela devrait nous pousser à réfléchir un peu plus loin.

Chaque emploi perdu est un échec ? Bien sûr ! Mais quelles alternatives proposent-ils ? Sont-ils capables d’interdire les licenciements et les fermetures ? Pourquoi leur indignation est-elle si grande devant 910 prépensions et si faible devant 600.000 chômeurs, dont tant de jeunes qui n’ont jamais pu décrocher un premier emploi ?
Dans l’exemple de Carrefour, ce sont les militants syndicaux (pas les ministres des finances, ni les éditorialistes vertueux) qui se sont battus pour sauver les magasins et les emplois ; et si c’est la formule de la prépension qui a été choisie pour les 910 emplois perdus en fin de compte, c’est parce que c’est la moins mauvaise pour ces travailleurs que Carrefour a décidé de mettre dehors.

Il est scandaleux que ces 910 personnes soient en partie à charge de la Sécu, alors que Carrefour fait des bénéfices ? Bien sûr ! Mais pourquoi font-ils ce raisonnement pour les prépensions et pas pour les réductions de cotisations sociales ou pour les intérêts notionnels ? ( total : plus de 200 millions en 4 ans pour Carrefour Belgique, qui a sur cette période supprimé 4.698 emplois !). Les aides publiques colossales, les politiciens amis des patrons, ont-ils au moins essayé de les conditionner à un réel maintien de l'emploi?

On pourrait, dans un espace moins serré que celui d’un édito, en dire davantage.
Par exemple, que la relative sécurité juridique d’un prépensionné lui permet davantage qu’à un chômeur âgé de retravailler même dans un job à durée déterminée, sans risquer de ruiner ses droits futurs. Ou encore que, dans le pays le plus productif du monde, il n’est pas surprenant que beaucoup de travailleurs soient fatigués à 55 ans : il y a des boulots plus durs, physiquement et moralement, que conseiller du prince ou expert en compétitivité… Ou, évidemment, que la lutte contre les prépensions ne saurait décemment être la priorité dans un pays avec des centaines de milliers de chômeurs !

Mais la brève réflexion ci-dessus suffit au moins à montrer ceci : si un moraliste peut disserter à l’infini sur les bons et les mauvais côtés de la prépension, un citoyen digne de ce nom devra, lui, être capable de choisir. Que ce soit dans une négociation d’entreprise ou dimanche dans l’isoloir, une chose est claire : en attendant qu’un beau jour on ait supprimé les licenciements et le chômage des jeunes, les adversaires de la prépension sont, politiquement et objectivement, les adversaires des travailleurs.

 

Felipe Van Keirsbilck
Secrétaire Général