Lisbonne : quand le vin est tiré…


Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt » … Comment ne pas songer à ce proverbe
chinois, en écoutant les commentaires, fin novembre, autour de la nomination d’Herman Van Rompuy à
la présidence du Conseil européen ? On nous a tout très bien expliqué: avec qui il a dîné ce jour-là, comment s’est passée la nuit de son petit-fils chez lui, et comment il a quitté le Parlement son parapluie sous le bras…

Mais on n’a très peu parlé de ce qui s’était passé d’essentiel, et dont la propulsion de notre sup-Herman national dans les étoiles de l’Union – même si c’est un sujet légitime de fierté pour la Belgique – n’était qu’une conséquence accessoire. Sans doute le peuple infantile que nous sommes n’est-il pas digne des vrais débats ?
Si Herman Van Rompuy a été choisi, c’est pour de nombreuses raisons… plus une : le poste était à pourvoir! Et si le poste était à pourvoir, c’est parce que, après des années de débats politiques, de référendums, de refus, de tentatives nouvelles, le nouveau Traité de Lisbonne est entré en vigueur ce 1er décembre 2009.

Rappelez-vous : le projet de « Constitution pour l’Europe » en 2004; le « non » des peuples français et néerlandais (pour des raisons très différentes…) en 2005 ; l’approbation d’un
« mini-traité » en décembre 2007 à Lisbonne, qui reprenait une grande part des objectifs du projet de « constitution » ;
et encore un « non » irlandais en 2008, puis un second référendum irlandais, positif cette fois. Et, en novembre dernier, la 27ème signature, celle du président tchèque, mettant un terme à plus de 5 années de débats sur l’avenir de l’Union Européenne. Les Traités organisant l’UE – et qui s’imposent à nos lois et même à la Constitution belge ! – sont modifiés en profondeur ; mais on nous berce avec le parapluie d’Herman et les langes de son petit-fils.

Ce bref édito n’est pas le lieu de décrire et moins encore d’évaluer les nombreuses conséquences de cet événement politique ; surtout qu’aucun jugement simple n’est possible. Il serait faux de prétendre qu’il n’y a aucune avancée pour nous : les pouvoirs du Parlement européen seront renforcés – et c’est quand même le seul des pouvoirs européens que nous, citoyens, élisons directement. Les décisions du « Conseil » (les 27 États réunis) seront moins confidentielles, et moins soumises au droit de veto de l’un des États-membres. Mais il serait plus faux encore de vouloir faire croire que ce nouveau Traité répond aux problèmes fondamentaux de la construction européenne, que l’on peut résumer en une phrase : le patrimoine de droits sociaux que les peuples d’Europe ont conquis en un siècle de mouvement ouvrier, l’Union ne le reproduit pas au plan européen, bien souvent elle ne contribue pas à le consolider, et parfois elle le menace. Une banque centrale européenne au service des rentiers, une directive sur le temps de travail qui permet de travailler 48 voire 65 heures par semaine, des services publics sous pression, pas le moindre embryon de Sécu européenne : nous sommes bien loin de « l’Europe dont nous rêvons ».

Cependant, un fait est un fait, et si le syndicalisme et la démocratie ont besoin de rêver, ils doivent, devant les faits, agir en fonction des réalités. Les Traités ont été modifiés, l’Union est désormais dotée de nouvelles règles du jeu, qui ne changeront sans doute plus avant longtemps.

On laissera donc aux commentateurs le soin de savoir si le verre de Lisbonne est à moitié plein ou aux trois quarts vide. L’Europe telle que la dessinent les nouveaux Traités n’est pas pire, et pas tellement meilleure, que celle, trop peu démocratique, pas assez sociale, dans laquelle nous vivons depuis le Traité de Maastricht. Notre responsabilité de syndicalistes est, dans ces règles du jeu que nous n’avons pas écrites, de mener les combats essentiels sur nos propres forces : ce n’est ni Monsieur Barroso qui le fera à notre place, ni Monsieur Van Rompuy, à qui nous souhaitons beaucoup de courage et aussi un peu de chance…

Ces combats porteront prochainement sur le salaire minimum partout en Europe, sur la reconquête d’un espace pour les services publics, sur le temps de travail, sur la défense des pensions légales, etc. Tous ces combats devront être menés en même temps à l’échelle nationale et européenne, et la bonne nouvelle est que nous avançons, avec la CNE, avec la CSC, dans notre capacité à les mener syndicalement à ce double niveau.

 

 

 

Felipe Van Keirsbilck
Secrétaire Général